« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. » – William Shakespeare, Hamlet (I, 4).

Ces mots de Shakespeare raisonnent au sein de l’actuelle génération des cinéastes danois, qui portent un regard exigent, intransigeant et révélateur sur leur pays. Ces cinéastes investissent une place de plus en plus imposante dans le cinéma européen, ainsi que dans les séries télévisées. Le dernier film de Vinterberg, sorti en cette rentrée 2020, Drunk, est une invitation à nous pencher sur le parcours atypique de ce réalisateur. En s’attachant à l’analyse de l’individu et la communauté, Vinterberg dresse une critique sociale, parfois impitoyable de l’actuelle société danoise. Dans sa filmographie protéiforme, autant sur la scène nationale qu’internationale, le réalisateur traite de la famille, du deuil, de la perte de l’innocence, de l’alcoolisme avec autant d’épaisseur que de finesse.

Vinterberg se fait connaitre avec le succès fulgurant de son second film Festen (1998). Il acquiert alors une reconnaissance internationale avec l’obtention du prix du jury du 51e festival de Cannes. Cette récompense a contribué à l’exposition internationale du jeune réalisateur, tout en légitimant l’existence de Dogme95 – puisque ce film en est devenu le premier représentant. Les ovations cannoises durant la projection ont scellé le triomphe de ce film – dont les applaudissements ont poussé Vinterberg hors de la salle, par « pudeur danoise ». Le film entrera d’ailleurs dans la liste des Kulturkanonen, qui regroupe une centaine d’œuvres considérées comme le noyau essentiel de la culture danoise. Vinterberg faisait alors ses premiers pas dans le cinéma en sortant de la célèbre École nationale de cinéma du Danemark – où son futur confrère, Lars Von Trier, a également fait ses armes, ainsi que d’autres grands noms du cinéma scandinave.

Envisagé comme un « acte de sauvetage »1, Dogme95 est un mouvement ambigu, entre idéalisme et pragmatisme, dont l’engagement est teinté autant d’ironie que de gravité. Ce manifeste d’opposition radicale à l’esthétique de Hollywood et des avant-gardes, impose des règles concrètes pour respecter une certaine morale de l’artiste. Selon les dires de Vinterberg, « les règles du Dogme étaient un jeu. C’était une idéologie, une politique, une provocation, c’était de l’arrogance et aussi de l’allégresse ». Ces dix commandements et ce vœu de chasteté artistique sont avant tout au service d’un nouveau cinéma-vérité. Ainsi, dans son premier film labélisé Dogme95, le traitement filmique de ce cinéma-vérité porte sur le tabou de l’abus sexuel sur mineurs au sein de la sphère familiale. En filmant Festen avec la caméra numérique de poing, Vinterberg s’est lancé un véritable défi, puisque le tournage repose en grande partie sur l’improvisation et sur le secret de son intrigue.

Festen marque le point de départ de Dogme95, et en même temps le point final du dogme dans la filmographie de Vinterberg. En effet, il décide de tourner le dos à cet essai cinématographique dont il était l’un des auteurs, avec Lars Von Trier, en ne portant plus la responsabilité de l’orthodoxie. Ce « style » si reconnaissable, car dogmatique, tend à s’effacer derrière l’attachement du cinéaste à la création de personnages complexes, à en extraire leur authenticité – notamment en sortant les acteurs de leurs zones de confort. D’ailleurs, La chasse (2012) ou La communauté (2016) détonnent par le développement de leurs protagonistes qui évoluent au sein d’une mise en scène à la fois discrète et élégante. Vinterberg prolonge même ce profond attachement aux personnages dans l’écriture de pièces de théâtre à succès au Danemark. Dès Festen, il cible les fondements de la société bourgeoise, conservatrice et raciste, incarnée par la figure patriarcale. Le fils (joué par Ulrich Thomsen) est doublement victime, et s’aliène tous les convives présents à l’anniversaire de son père (interprété par Henning Moritzen).

L’attachement de Thomas Vinterberg à ses héros malmenés, peinés, parfois brisés, sont le reflet d’une représentation cinématographique de vies authentiques. Dans son film Submarino (2010), les deux héros évoluent dans un Danemark prolétaire et désœuvré, dont leur enfance est marquée par la violence et l’alcoolisme de leur mère et le décès de leur petit frère, presque mort-né. Ce film cru traite sans concessions les bas-fonds de la société danoise et le cloisonnement structurel des deux protagonistes dans leurs addictions. Vinterberg a d’ailleurs arpenté les rues de Copenhague en compagnie d’un ancien camarade d’école primaire, devenu héroïnomane. Ces observations minutieuses lui ont permis de brosser un portrait factuel de l’addiction et du marché de la drogue, dont les deux frères suivront des chemins différents.

Le réalisateur revient, une dizaine d’années après Festen, sur le thème des abus sexuels et de l’individu seul face à la communauté avec son film La chasse (2012). En effet, après It’s all about love (2003), Dear Wendy (2005) et Submarino (2010), Vinterberg a pris le temps d’affiner sa forme filmique et d’épurer son style, en proposant un film sobre et puissant. La chasse porte sur les fausses accusations de pédophilie dont est victime le personnage de Lucas, un auxiliaire de jardin d’enfant. Admirablement interprété par Mads Mikkelsen, le film lui vaudra une récompense cannoise. Cet ostracisme est le reflet de cette descente aux enfers d’un homme qui perd son travail, ses amis, sa sécurité. La communauté l’a définitivement condamné, avec un procès portant à son paroxysme une violence à la fois morale et physique. La parole de l’enfant se trouve sacralisée, décrédibilisant celle de l’adulte. Le film se conclue sur la réhabilitation de Lucas au sein de sa communauté, mais le dernier plan magistral en pleine chasse rend illusoire toute idée de pardon.

Quelques années plus tard, dans La communauté (2016), Vinterberg convoque une famille bourgeoise danoise dans les années 1970, qui fait le pari de la vie communautaire, après avoir hérité d’une grande maison. Ce groupe hétéroclite, partagé entre ses utopies et ses dysfonctionnements, évolue dans cette maison – qui devient le terrain d’observation des rapports de cette communauté pour le réalisateur. Cet idéal de partage se retrouve confronté à ses propres limites, bornées par les désirs et volontés de chacun, ce qui amène à questionner la place de l’individualité au sein du groupe. Les apparences finissent par s’effondrer, avec une menace grandissante de la cohésion, repoussant les protagonistes dans leurs retranchements d’une possible cohabitation. Inspiré de plusieurs épisodes de sa vie privée, La communauté est sans doute le film le plus personnel de Thomas Vinterberg, En effet, le réalisateur a lui-même été élevé au sein d’une communauté, en plein mouvement hippie. Il a profondément été marqué par ce cadre de vie et a gardé un souvenir nostalgique de cette expérience. Il convoque donc la mémoire mélancolique d’une utopie inachevée.

Son travail cinématographique est marqué par des collaborations qui cristallisent le style de Vinterberg. En effet, depuis une dizaine d’années, ses réalisations sont ponctuées par l’apport du travail scénaristique de Tobias Lindholm. Ce dernier s’est notamment fait connaître en scénarisant la série télévisée danoise Borgen, une femme au pouvoir (2010). Le succès est populaire, avec un écho international. Cette correspondance entre l’écriture sur le papier et l’écriture du tournage offrent une véritable complémentarité et harmonie cinématographique. Ainsi, Tobias Lindholm suit Thomas Vinterberg dans cette étude minutieuse des rapports humains. Il s’est alors penché sur la rédaction des scénarios de Submarino (2010), La chasse (2012), La communauté (2016), et dernièrement sur Drunk (2020). De même, du côté des acteurs, Vinterberg entame sa seconde collaboration avec Mads Mikkelsen. La première collaboration a été couronnée par le Prix d’interprétation masculine du Festival pour le film La chasse (2012). Vinterberg est sensible à la palette du jeu d’acteur de Mads Mikkelsen, entre le juste et la justesse de l’interprétation. Il a alors réattribué le rôle principal à Mads Mikkelsen dans son dernier film.

Ce trio – composé du réalisateur Vinterberg, du scénariste Tobias Lindholm et de l’acteur Mads Mikkelsen – se retrouve cette année pour Drunk. Quelque part au Danemark, Martin, entouré de ces amis Tommy, Peter et Nikolaj, décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien, selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Par conséquent, il faudrait vivre quotidiennement avec 0,5 g d’alcool dans le sang pour se sentir pleinement épanoui, courageux, entreprenant, créatif… Ensemble, les quatre amis souhaitent relever ce défi – avec une rigueur scientifique – dans l’espoir de rendre leur vie meilleure. Vinterberg réalise une expérience humaine et sociale, qui force à nous questionner sur nos propres souffrances et plaisirs. Dans ce balancement entre gravité et légèreté, le film brille par son intelligence. Il a d’ailleurs été sélectionné en « compétition officielle » au Festival de Cannes 2020.

Vinterberg est devenu, au fil des années, une personnalité à part entière du cinéma européen, suscitant un intérêt particulier, tant ses propositions cinématographiques sont convoitées par les festivals depuis ses débuts. En effet, en France, son film de fin d’étude avait été présenté au festival du court-métrage international de Clermont-Ferrand. Il est ensuite sélectionné et récompensé au festival de Cannes à deux reprises. D’ailleurs, en 2013, il est devenu le président du jury de la sélection Un certain regard du 66e Festival de Cannes. Le succès dépasse les frontières scandinaves et européennes, puisqu’il a été nommé pour représenter le Danemark aux Oscars du cinéma dans la catégorie « meilleur film en langue étrangère », avec son film La chasse. Il est aussi invité dans de nombreux festivals aux quatre coins du monde. Dernièrement, il fut un des invités d’honneur du dernier festival Lumière, à Lyon. Cette présence régulière aux festivals de cinéma, en décalage avec sa discrétion médiatique, permet de maintenir les cinéphiles aux rendez-vous. D’ailleurs, ses films sont majoritairement salués par la critique et appréciés par le public. La force du cinéma de Vinterberg est finalement de nous proposer des scénarios simples, mais dont le problème est complexe dans sa possible résolution. Nous sommes alors tenus en haleine par cette question qui traverse tous ses films : « comment cette histoire va-t-elle se finir ? ».

Ainsi, parler de Vinterberg permet alors de retracer un parcours singulier dans le monde du cinéma, notamment avec son émancipation d’un dogme dont il est lui-même l’un des fondateurs. Sa carrière est alors ponctuée par la réalisation de films à différentes échelles, autant danoise, qu’européenne ou encore internationale. La maturation de son exercice de la réalisation est accompagnée de collaborations récurrentes, du côté des scénarios et des acteurs. Ce prodige du cinéma s’est souvent attiré les succès et récompenses, en convaincant la critique, et en se forgeant un public au rendez-vous de la sortie de ses films. Par ailleurs, son dernier film, Drunk – sortie en cette année difficile pour l’industrie cinématographique – confirme de nouveau qu’il est, inéluctablement, un cinéaste de renom.

  • 1996 : Les Héros (De største helte)
  • 1998 : Festen
  • 2000 : The Third Lie
  • 2003 : It’s All About Love
  • 2005 : Dear Wendy
  • 2007 : Un homme rentre chez lui (En mand kommer hjem)
  • 2010 : Submarino
  • 2012 : La Chasse (Jagten)
  • 2015 : Loin de la foule déchaînée (Far from the Madding Crowd)
  • 2016 : La Communauté (Kollektivet)
  • 2018 : Kursk
  • 2020 : Drunk

1 : « acte de sauvetage », propos tenus dans le Manifeste Dogme 95 (disponible sur le site officiel : http://www.dogme95.dk)

Ambre

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