Nous sommes en 1916, et Albin Grau est un soldat allemand en service dans le nord de la Serbie. Là-bas, il rencontre un fermier serbe lui assurant que son père était un mort-vivant. Plus précisément, ce dernier était un vampire ayant ravagé son ancien village. De retour en Allemagne, Grau reste captivé par ce conte et la notion de monstre apparaissant la nuit pour traquer des proies. Avec son ami Enrico Dieckmann, ils fondent une boîte de production en 1921 afin de réaliser des films autour de l’occultisme, et plus précisément sur ces créatures nocturnes. Albin Grau décide alors d’adapter (et initialement réaliser) Dracula de Bram Stoker, car le roman de l’auteur britannique est à ses yeux une parfaite histoire horrifique tournant autour du vampire.  

 

Ne possédant pas les droits de l’ouvrage, le scénario est alors largement modifié. Les noms sont altérés (Jonathan devient Hutter, Mona est ici Ellen et le comte Dracula se fait appeler Orlok), et les lieux comme l’intrigue principale sont déplacés de l’Angleterre à l’Allemagne. Se sentant inapte à réaliser ce film de monstre, le producteur fait appel à Friedrich Wilhelm Murnau, un metteur en scène connu pour sa réalisation expressionniste (mouvement cinématographique inséparable d’une imagerie unique composée de forts contrastes de lumière et d’obscurité, de vues urbaines déformées et lugubres, et de personnages mystérieux et complexes).

 

Seulement, ce projet a valu un procès à Albin Grau, ce qui l’a ruiné. En effet, intenté par la veuve de l’auteur, Florence Stoker, les poursuites ont donné gain de cause à cette dernière, et toutes les copies du film ont supposément été détruites en 1922. Cependant, quelques-unes ont eu la chance d’être échangées sous le manteau et c’est par un heureux hasard du marché noir que l’œuvre est encore visible aujourd’hui.

De ce qui nous est parvenu jusqu’à nous, Nosferatu est généralement salué comme l’un des plus grands films du mouvement expressionniste. Que cela soit la mise en scène utilisant avec brio les filtres de couleurs afin d’explorer les émotions des personnages, et les techniques révolutionnaires du stop-motion ; sans oublier la musique ; et enfin le jeu d’acteur de Max Schreck en Nosferatu ; ce film allemand est souvent cité comme un classique, une pierre angulaire du 7e art. Autrement dit, Nosferatu est une incarnation de ce qui se faisait de mieux au cinéma à cette époque et offre une histoire d’épouvante, encore durable de nos jours.

 

Outre ces prouesses cinématographiques, Nosferatu reste exemplaire pour les thématiques qu’il aborde. Tristement, beaucoup ont vu en ce long-métrage une propagande antisémite, d’abord pour les idéaux politiques de Bram Stoker, puis en raison du climat anti-juif qui régnait en Allemagne au début des années 1920. Certains ont poussé l’analyse en y voyant une prédiction de l’holocauste, vingt ans avant les faits.

 

Tout ceci n’est qu’une mauvaise interprétation de l’œuvre de Murnau. En premier lieu, le réalisateur a longuement revendiqué son homosexualité et sa volonté de défendre toutes les minorités sensibles à la persécution au sein de la société germanique. Puis, les possibles ressemblances entre les allusions antisémites et le personnage de Nosferatu (nez crochu, les ongles longs et propagateur de la peste) sont bien plus du fait d’une fortuite coïncidence mal interprétée, plutôt que d’un engouement à mettre en disgrâce la communauté juive.

A l’inverse, le comte Orlok est bel et bien une cristallisation des peurs des années 1920. L’Allemagne est ravagé par la guerre et le pays subit les revers économiques du traité de Versailles. Cette Grande Guerre devait être rapide et importante, mais elle s’est transformée en véritable bain de sang. La mort est devenue omniprésente, tel un fantôme qui fauche les âmes ; et qui deviendra la thématique centrale de Nosferatu.

 

Le comte Orlok est ainsi l’avatar de la faucheuse, de la peste (ou de la grippe espagnole) qui pullule grâce à ses rats, et de la peur de l’Autre. La mort devient ici un compagnon de route qui nous hante tout au long du périple. Nosferatu se place volontairement dans un mouvement expressionniste lugubre et portrait une Allemagne du 18e siècle à moitié en ruine – tout cela enrobé d’une mélancolie omniprésente. Comme si le passé était tout autant dévasté que l’époque d’après-guerre.

 

Toujours dans la thématique de la mort, la séquence pivot de l’œuvre se conjugue entre plusieurs scènes d’études animalières. Un professeur, entouré de ses élèves, observe avec passion les techniques mortelles de plantes, d’insectes et d’animaux pour appâter leurs proies. Entre une plante carnivore et une araignée, les nombreux inserts nous dévoilent les victimes se retrouvant piégées puis tuées. Tout se clôture lorsqu’un élève affirme « Comme un Vampire, n’est-ce pas ? ».

 

En effet, Nosferatu attire magnétiquement, par son aura et ses griffes, et aspire la vitalité de ses jeunes victimes – à l’instar de l’Allemagne dérobée de sa jeunesse par la furie de la Guerre. Seule l’intervention d’Ellen, en se sacrifiant, peut tuer la créature. Cette fois-ci, il n’y a pas de docteur Van Helsing, tueur de Vampire, pour chasser le comte Orlok. Tous les protagonistes subissent la fureur du monstre et assistent à un cauchemar éveillé. La Grande Guerre s’est clôturée seulement quatre ans auparavant, et les cicatrices des affrontements sont encore vives.

Chef d’œuvre du cinéma muet, centenaire cette année, Nosferatu joue avec perfection des techniques de son époque. En observant de plus près la noirceur du long-métrage, on découvre les méandres d’une société exsangue. Plus qu’un simple film sur l’occultisme (comme prévu initialement), le travail de Murnau a su graver dans la roche l’ambiance morose d’une nation, et l’empreinte d’un monstre plus abscons qu’il n’y paraît. 

 

Ainsi, pourquoi 50 ans plus tard, le réalisateur allemand Werner Herzog souhaite-t-il entreprendre un remake de l’œuvre de Murnau ? En effet, le long-métrage de 1922 étant considéré comme « parfait », il n’était aucunement nécessaire de proposer une nouvelle lecture à un travail sans défaut majeur. Avant de répondre à cette interrogation, il est nécessaire de préciser qu’Herzog fait partie du Nouveau cinéma allemand (1968 – 1982), et s’oppose frontalement à la génération précédente de cinéastes germaniques – ayant collaboré avec le régime nazi. Le metteur en scène clame haut et fort n’avoir jamais eu de pères, mais uniquement des grands-pères, et que ces derniers sont des personnalités telles que Fritz Lang (ayant fui le régime hitlérien), ou le fameux Murnau.

 

Werner Herzog scande également que Nosferatu est « le plus grand film jamais sorti en Allemagne ». Et pour réitérer l’expérience, Herzog bénéficie enfin des droits d’auteur de Dracula. En effet, l’ouvrage est désormais tombé dans le domaine public et les véritables noms donnés par Bram Stoker peuvent être utilisés. Néanmoins, même si le réalisateur allemand les inclut dans son œuvre, il refuse de s’inscrire dans la lignée des films Dracula (surtout hollywoodiens) ou même du livre. Herzog reste fidèle au travail de son « grand-père » spirituel, et dépeint bel et bien un hommage à ce film expressionniste.

Un hommage qui porte à confusion au début du long-métrage, car durant plus d’une heure, Herzog propose le même récit, en corrigeant simplement quelques légères erreurs scénaristiques du précédent film. A ce stade, le remake s’apparente à un simple redit. Cependant, tout devient intrigant lorsque le comte Dracula s’installe en Allemagne. De nouvelles thématiques font alors leur apparition, dont le rapport entre le vampire et Mona. En effet, Dracula trouve en cette jeune femme une proie pouvant comprendre son désespoir, car Mona est également une protagoniste solitaire et marginale. Entre la victime et l’agresseur, beaucoup de similitudes les relient.

 

De plus, ce portrait du vampire se caractérise par son ambiguïté. Il alterne entre un être immortel esseulé, disant : « Je viens d’une vieille famille. Le temps, c’est un abîme de 1000 nuits de profondeur. Les siècles vont et viennent. Ne pas pouvoir vieillir est terrible. La mort n’est pas tout, il y a bien pire. Pouvez-vous imaginer endurer les siècles et être témoin du même néant chaque jour ? » ; et un prédateur sexuel. En effet, qu’est-ce qu’est Dracula sinon un vieil homme vivant reclus dans son château, attirant des jeunes personnes et pénétrant leur intimité – ici en les mordant ?

 

Le cinéaste prend le parti de développer un personnage aux multiples facettes, et dont l’interprétation par Klaus Kinski dessine une nouvelle couleur au personnage. Il offre en effet une prestation qui jongle entre un calme laconique et terrifiant, contrebalancée par des sursauts de rage surtout durant la première entrevue avec Jonathan. En outre, la véritable différence entre Max Schreck et Kinski se trouve à la fin, lors de l’ultime rencontre avec l’héroïne. Tandis que le premier Nosferatu est obnubilé par le sang de cette femme vierge, la seconde version accentue la prédation sexuelle en faisant poser les mains de la créature sur les parties génitales de la victime. Herzog maintient que le vampire est une créature solitaire, remplie de luxure, attirée par le sang pur et le désir sexuel.

 

Et cette illustration n’est pas la seule dissimilitude qu’il est possible de faire entre les deux films. Herzog souligne ou inverse différentes trajectoires du film original. En effet, la peste est initialement dépeinte comme un fléau bactériologique chez Murnau, mais devient religieuse et cataclysmique dans la version de 1979. L’omniprésence des rats enclenche une folie dans cette ville allemande, et offre une séquence reproduisant la Cène, symbolisant (dans la religion catholique) un complot et une fin proche. Enfin, le pinacle qui oppose ces deux œuvres s’avère être la fin du personnage de Jonathan, pleurant la mort de sa femme dans le long-métrage de 1922, et qui se transforme en vampire dans le film d’Herzog. Une conclusion plus pessimiste que dans l’original, et qui laisse à penser que le malheur vampirique est éternel.

Ainsi, suite à tous ces contrastes, il est bon de revenir à la problématique, légèrement altérée : pourquoi proposer un remake 50 ans plus tard, alors que l’œuvre originale se suffit à elle-même ? Pour répondre de manière formelle, beaucoup de spectateurs ne sont pas habitués au visionnage de films anciens, sans couleurs, ni dialogues. C’est ainsi un excellent moyen de faire découvrir à un nouveau public des œuvres du passé. Sans cela, peut-être que certaines personnes n’auraient jamais découvert La Mouche (Kurt Neumann ; 1958 / David Cronenberg ; 1987) ou bien Ben-Hur (Fred Niblo ; 1925 / William Wyler ; 1959).

 

Au sein d’une pensée plus cinématographique, la création d’un remake impose de nombreux enjeux. Afin de proposer une réinterprétation réussie, il faut savoir conjuguer le passé et le présent. Le metteur en scène doit prendre comme toile de fond la base de l’histoire initiale, puis insérer sa vision au sein de l’œuvre. Dans le cas de Nosferatu, Herzog reprend la trame narrative, les personnages et les lieux de Murnau ; pour ensuite incorporer ses propres concepts et thèmes. Pour résumer, il faut savoir manier le contenu originel selon les ambitions et l’époque du réalisateur.

 

Le meilleur moyen de comprendre cette énonciation est d’observer la fin des deux films. Murnau conclut sur une note douce-amère. Certes l’héroïne s’est sacrifiée, mais la créature est vaincue. Rapportée à la date de sortie du long-métrage, cette fin se compose avec la Première Guerre mondiale qui vient de s’achever, et envisage un avenir plus ensoleillé pour la nation germanique. Du côté d’Herzog, la fin est défaitiste et reflète la mentalité des années de plomb de l’Allemagne de cette époque (une période des années 60 à 80, pendant laquelle une tension politique poussée à l’extrême débouche sur des violences de rue, le développement de la lutte armée et des actes de terrorisme). A juste titre, ce sont deux interprétations diamétralement opposées. En somme, le remake de Werner Herzog reprend le travail de Murnau en tant que socle pour sa fondation, mais construit un tout autre bâtiment.

 

Par ce prisme, un remake est une excellente initiative. Nosferatu cristallise l’idée qu’une réadaptation est toujours possible, et n’est jamais malvenue. Il suffit de s’inspirer du matériau de base et d’inclure une pensée, une thématique propre à la vision de son auteur. Une tâche complexe, mais qui permet de reconnaître le talent d’un metteur en scène. C’est pour cela que la décision de réadapter le vampire allemand, en 2024, par Robert Eggers semble de bon augure. Le réalisateur embrasse l’esthétique expressionniste, et a déjà fait ses preuves en adaptant Hamlet pour son film The Northman (2022). Si son travail sur Nosferatu est satisfaisant, cela prouvera une fois de plus qu’un remake n’est pas moins légitime que l’œuvre originale.

Alexandre

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