Petit Pays

Réalisateur : Éric Barbier
Scénario : co-écriture entre Éric Barbier et Gael Faye, qui est l’adaptation du roman homonyme de Gaël FAYE
Sortie : 2020
Acteurs : Jean-Paul Rouve, Isabelle Kabano, Djibril Vancoppenolle, Dayla De Medina
Note du film : 8,5/10

Le Festival du film francophone d’Angoulême signe la rentrée du cinéma français, notamment depuis la réouverture des salles de cinéma après le confinement. Cette année, son ouverture a été marquée par le film Petit Pays. Éric BARBIER propose la nouvelle adaptation cinématographique d’un roman marquant. En effet, après la réalisation de la Promesse de l’aube en 2017 – du roman éponyme de Romain GARY publiée en 1960 – Éric BARBIER s’est tourné vers le prix Goncourt de l’année 2016.

Les années de guerre civile burundaise, suivies du génocide des Tutsis au Rwanda, vont bousculer la vie du petit Gabriel. Ce dernier connait une enfance heureuse dans le quartier de Kinanira, dans la capitale burundaise, Bujumbura. Il vit dans le confort, entouré de son père, un entrepreneur expatrié français, de sa mère, d’origine rwandaise, et de sa petite sœur Ana. Après la séparation de ses parents, il assiste à la dégradation menaçante de la situation géopolitique de la région. Peu à peu, la guerre va s’installer dans son « petit pays » à la suite de conflits politiques qui distinguent deux groupes : les Hutus et les Tutsis.

Cette conflictualité ethnique déchire le Burundi et déstabilise alors la vie du jeune Gabriel. Éric BARBIER filme des moments d’allégresse, jusque-là protégés par le cadre de l’enfance. La guerre est médiatrice du passage de l’enfance à l’adulte pour Gabriel et sa sœur Ana. La mise en scène jongle entre les moments joyeux, comme un mariage coloré et musical avec des plans larges, et le conflit sous l’angle de la peur, de l’incertitude, de l’angoisse. En effet, la réalité brutale heurte la jeunesse du pays, notamment avec l’enlèvement et la disparition de la mère qui, à son retour, n’est plus qu’un corps rongé par la folie. Le jeune Gabriel trouvera d’ailleurs en son enseignante le rôle de substitution d’une mère qui lui échappe. Le film s’enlise dans un traumatisme familial désespérant, où la peur se mêle à la torture psychologique. Ce jeu de bascule entre les moments d’enfance et la guerre se réalise musicalement, notamment avec d’importants corps d’orchestre et la musique traditionnelle rwandaise. La guerre détruit lentement la famille.

Les cadrages mettent en avant la rupture familiale qui précède la guerre. L’enfance de Gabriel et Ana est émotionnellement contrariée par la distance qui s’élargit entre leurs parents, mais ils vivent dans le confort grâce aux affaires de leur père. D’ailleurs, après la séparation de leurs parents, Gabriel et Ana apprennent qu’ils vont passer leur premier à Noël uniquement avec leur père. A table, l’absence actuelle et prochaine de leur mère pour cette célébration provoque l’immense tristesse d’Ana. Cette dernière met un terme à son repas pour se réfugier dans sa chambre, jusqu’à finir en crise de larmes. Elle est rejointe par son père, qui tente de la consoler. Finalement, Gabriel se retrouve à manger seul, à la table d’une famille vide, face à la chaise de sa mère et l’absence de celle-ci. Ce déchirement familial est ensuite précipité par la guerre civile.

Durant la dernière décennie du XXème siècle, les conflits ethniques sont à leur paroxysme dans cette région, puisqu’ils bousculent les enjeux politiques. Les plans marquent la différence entre Hutu et Tutsi : ce clivage social s’intègre dans les cadres. Par ailleurs, les couleurs sombres, notamment le noir, le rouge et le gris enveloppent les affrontements, tandis que les tons cuivrés sont présents dans les espaces urbains et au sein des classes populaires, puis les couleurs qui émanent de la nature sont une échappée vers la tranquillité et la quiétude.

Les enfants deviennent les récepteurs de la cruauté et de la dureté de la guerre civile, dont le génocide meurtrit le pays. Pour cela, la caméra est exclusivement basse, puisqu’elle est située à la hauteur d’enfant. Les spectateurs se sentent dépassés par les événements, comme les enfants. En effet, Gabriel et Ana sont amenés à se terrer dans le couloir de leur maison lorsque les coups de feu déchirent la nuit, mais peuvent retourner à l’école lorsque les affrontements se minimisent le jour.

Le film est porté par un casting de très bons acteurs, autant du côté des enfants et que des adultes. En effet, le jeu est très perspicace, subtil et aiguisé. D’ailleurs, Isabelle KABANO endosse le personnage très complexe de la mère : nous sommes partagés entre la rancœur quant à son éloignement volontaire de sa famille, l’empathie après son retour au sein du foyer, mais aussi la colère et l’injustice. Les enfants, autant Djibril VANCOPPENOLLE que Dayla DE MEDINA, tirent leur force de la crédibilité du jeu, et des émotions et de la fraternité qui lie ces jeunes personnages. Et voir Jean-Paul ROUVE dans un drame tel quel, accompagnés de ces prodigieux acteurs, nous offrent une palette d’émotions qui s’élargit tout le long du film.

Le réalisateur prend le pari d’observer une guerre du point de vue de l’enfant, sans pour autant tomber dans le mélodrame. Le film est pauvre en termes de documentation sur ce conflit extrêmement complexe, qui nous échappe en tant que spectateur. Nous avançons vers un enfer sans pour autant prendre connaissance des composantes du déroulé historique. Les spectateurs sont exactement et strictement tenus à la place des protagonistes principaux : Gabriel et Ana. Nous nous dirigeons vers une escalade de l’horreur et de la violence, où la vengeance et la mort sont de prime abord les tenants et les aboutissants de cette guerre civile. Le regard de l’enfant éclaire sur l’absurdité de la guerre. L’impuissance face à ce déchainement de la violence et ce déchirement des peuples est incarnée par Gabriel. En effet, pour ce petit garçon, deux peuples, pourtant très proches, puisent de leurs différences pour s’affronter dans ce « petit pays ». Ce film est puissant par l’émotion qui entremêle ce drame historique et familial, la justesse des choix cinématographiques qui permettent de relever de magnifiques plans et séquences. Ce scénario est riche du style d’écriture de Gaël FAYE, qui nous tourne forcément vers son roman.

Nous pouvons vous recommander l’un des plus célèbres films sur la guerre, La vie est belle, du réalisateur italien Roberto BENIGNI. Sorti en 1997, le film place l’enfant au cœur de cette guerre. En effet, 1943, Guido et Dora avec leur fils Giosué sont heureux, malgré les lois raciales imposées par le régime fasciste. Guido est juif et finit par se faire déporter dans un camp, accompagné de son petit garçon. Cherchant absolument à lui épargner l’horreur, il fait croire à son fils que le camp est le théâtre d’un jeu grandeur nature, dont l’objectif est de remporter un char d’assaut.

Ambre

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