Ondine

Réalisateur : Christian Petzold
Scénario : Christian Petzold d’après la nouvelle « Ondine s’en va » de Ingeborg Bachmann.
Sortie : 2020
Acteurs : Paula Beer, Franz Rogowski, Maryam Zaree, Jacob Matschenz
Note du film : 6/10

L’une des premières phrases du film est déjà annonciatrice de l’intrigue : « Si tu me quittes, je vais devoir te tuer, tu le sais. ». Pour son neuvième long-métrage, la figure de proue du cinéma d’auteurs allemand, Christian PETZOLD, plonge dans la mythologie germanique et nage dans les tourments d’une nymphe en serpentant un Berlin contemporain. Ainsi, nous (re)découvrons cette figure singulière, dans le film éponyme Ondine. L’originalité de ce film a valu à son réalisateur une sélection pour la compétition officielle à la Berlinale 2020. D’ailleurs, l’actrice Paula BEER – qui incarne l’héroïne du film – a remporté l’Ours d’argent de la meilleure actrice.

 

D’abord, le réalisateur fait appel à l’un de ces anciens récits et l’une de ces figures mythologiques célèbres dans la culture allemande. Les ondines sont des génies des eaux dans la mythologie germanique. Le terme « ondine » serait, étymologiquement, un dérivé du mot « onde », qui désigne lui-même l’eau d’un lac ou d’une rivière. Parmi les diverses histoires autour d’Ondine, Christian PETZOLD s’attarde sur la légende d’un amour tragique. En effet, la nymphe Ondine tombe amoureuse d’un beau chevalier. Les autres nymphes l’autorisèrent à vivre avec lui, mais à une condition : si le chevalier se révélait infidèle, Ondine devrait lui ôter la possibilité de respirer. Evidemment, le chevalier la trompa, et découvrant sa trahison, Ondine honora son accord avec les autres Nymphe. Le chevalier mourut alors pendant la nuit. Pour son scénario, le réalisateur prend appui sur une nouvelle de la poétesse autrichienne Ingeborg BACHMANN (1926 – 1973). Ainsi, le cinéaste s’approprie une figure mythologique dont l’histoire est réécrite par une auteure du XXe siècle, ce qui marque déjà une modernité.

Le réalisateur entreprend donc une relecture cinématographique de cette légende-ci. Dans le centre-ville de Berlin, Ondine Wibeau est conférencière en histoire de l’urbanisme de Berlin. Elle travaille au Sénat de Berlin pour accueillir les visiteurs. Ondine somme Johannes – l’homme qu’elle aime mais qui veut la quitter – de l’attendre, le temps d’une présentation, faute de quoi elle sera obligée de le tuer. En revenant au café, le point de rendez-vous, elle se trouve seule. Mais sa peine et solitude grandissantes prennent fin lorsqu’un jeune homme, Christoph, qui a assisté à cette conférence, vient à sa rencontre en se présentant comme scaphandrier. En commençant une histoire avec ce dernier, Ondine est alors tiraillée entre deux situations, deux hommes : son amour sincère pour Christoph et la fatalité de la malédiction dirigée vers Johannes. Elle ne peut vivre pleinement son amour car cette malédiction est comme une épée de Damoclès qui trône au-dessus de la tête d’Ondine. 

 

Dans ce long-métrage, les gros plans sur les visages sont marquants. En effet, les plans serrés sur les réactions, les émotions prennent de l’épaisseur et du relief sur les traits des visages, notamment d’Ondine (Paula BEER) et de Christoph (Franz ROGOWSKI). Toutefois, la plupart des plans d’ensemble sont assez anecdotiques. En effet, ils sont des prétextes pour envisager la modernité des choix filmiques : la légende est partagée entre un cadre urbain berlinois et un lac en périphérie de la capitale. Berlin est l’espace terrestre de rupture et de reconstruction, alors que le lac est l’espace aquatique de toutes les tentations et de tous les dangers. D’ailleurs, les séquences sous l’eau sont vraiment maîtrisées et parviennent à placer le spectateur dans un univers sonore qui renforce notre envoutement et notre inquiétude.

 

Le montage parvient à construire de nombreux parallèles durant tout le film : plusieurs scènes se reproduisent, avec une évolution dans les relations entre les personnages eux-mêmes, leur rapport aux lieux, aux objets… Par exemple, lorsqu’Ondine cherche à retenir son amant, elle est à fleur de peau, larmoyante, peinée par l’abandon de Johannes au café. Sa démarche est très déterminée en traversant la rue, ce qui créé une véritable tension durant cette séquence. Plus tard dans le film, lorsque Johannes tente de reconquérir Ondine, les rôles s’inversent. Alors qu’il déploie toutes les tentatives verbales pour la convaincre de reprendre leur relation, Ondine est étonnée et muette, devient méthodique, avec une forme de détachement dans sa démarche, jusqu’à être indolente. Ainsi, la mise en scène se renouvelle.

Christian PETZOLD cherche avant tout à briser la malédiction d’Ondine en donnant la possibilité à ce personnage mythologique de déterminer son propre destin. En retombant amoureuse, elle se laisse la chance d’être heureuse avec un autre homme, et évacue la fatale obligation d’assassiner celui qui l’a trompée. Elle est alors capable d’aimer à nouveau, et finalement de pardonner. Ondine se défait du chagrin et renoue avec l’amour.

 

Néanmoins, l’image est globale froide, sans véritable relief. Et cette froideur est autant partagée entre le moment de silence qu’au sein des conversations, des échanges entre les personnages – car les paroles se heurtent au lieu de se compléter. Aussi, cette froideur semble accompagner la fatalité du destin – qui ne cesse d’hanter Ondine durant le film. D’autre part, lorsque l’intrigue implique une tension vive entre la vie et la mort, le réalisateur plonge filmiquement Ondine dans une dimension – et parenthèse – fantasmagorique. Toutefois, ce choix cinématographique reste en demi-teinte, et ne prend réellement forme que lorsque l’héroïne se retrouve avec son milieu initial : l’eau.

 

Aussi, le scénario donne une importance assez disproportionnée aux conférences d’Ondine, et leur contenu sur l’histoire de l’urbanisme et du logement de Berlin. En effet, sa place est débordante, et surtout à côté du cœur de l’intrigue. Ses longues séquences de conférences ne sont ni essentielles ni nécessaires. Finalement, ces exposés semblent être surtout des motifs pour justifier l’esthétique cinématographique de Christian PETZOLD pour le cadre urbain berlinois. Et pourtant, nous ne percevons la ville que majoritairement à travers les gros plans des maquettes du musée, ou bien une fois sur un pont, ou encore autre fois avec une vue depuis la chambre d’Ondine sur les hauts immeubles et les trains… Finalement, Berlin semble presque absent. Ainsi, la mise en scène de l’espace urbain est plutôt décevante.

Pour conclure, ce film présente des qualités en termes de scénario : la relecture de cette légende, de cette figure féminine mystérieuse est moderne. En effet, le réalisateur Christian PETZOLD attribue entre les mains de cette héroïne la possibilité de ne plus être objet de la fatalité, mais bien sujet, et maître de sa propre vie – même si la brutalité du monde et des sentiments sont écrasants. La position moderne, voire féministe, à travers ce drame sentimental est assumé par le cinéaste. Toutefois, les choix de mise en scène sont assez artificieux, et ne parviennent pas à atteindre la totale modernité promise et recherchée par le réalisateur. Le film ne tient pas toutes ses promesses.

 

Cette figure mythologique a souvent été prise reprise, notamment en littérature, d’APOLLINAIRE à GIRAUDOUX, mais aussi en musique par RAVEL. Au cinéma, vous pouvez découvrir sous un autre angle cette nymphe à travers le film – toujours éponyme – Ondine de Neil JORDAN, sorti en 2009.

Ambre

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