Kids Return

Réalisateur : Takeshi Kitano
Scénario : Takeshi Kitano
Sortie : 1996
Acteurs : Ken Kaneko, Masanodu Ando, Hatsuo Yamatani, Michisuke Kashiwaya
Note du film : 9/10

Que fait-on après avoir terminé le lycée ? Partir à l’université pour obtenir des diplômes ; commettre des larcins afin de gagner de l’argent facilement ; peut-être trouver un emploi rapidement afin d’éviter de retourner à l’école ; ou encore, essayer de trouver sa voie en persévérant dans sa passion. A cela, Takeshi Kitano ne peut pas donner de réponse claire, cependant chacune de ces possibilités sont explorées dans Kids Return.

Alors que le réalisateur japonais était catalogué comme « fabriquant de film de yakuza », Kitano a surpris le public en réalisant l’histoire d’amour A Scene at the Sea, en 1991.Toujours passionné par les histoires de guerres de gangs, ce dernier revient avec le film Sonatine quelques années plus tard, en 1993. A partir de ce moment, la critique jugeait que le réalisateur avait connu un léger détour dans sa carrière cinématographique. Que ne fut pas la surprise de découvrir que, encore une fois, Beat Takeshi (son nom de scène) prend de court son public en offrant ici un récit mêlant mélodrame et film de boxe.

Kids Return retrace l’histoire de Shinji et Masura, deux lycéens turbulents rackettant les autres élèves de leur établissement pour gagner de l’argent. Un jour, un camarade de classe fait appel à un boxeur pour infliger une correction à Masura. Par cet affrontement musclé, Masura perd confiance en lui et refuse de retourner à l’école. Retrouvant la motivation, le jeune homme décide alors de devenir boxeur pour rendre les coups reçus, entrainant avec lui son ami Shinji. Après quelques mois d’entrainements, c’est finalement Shinji qui se révèle être un boxeur né. Masura, dépité par son manque de talent, décide d’abandonner la boxe pour rejoindre les yakuzas. Les deux amis se séparent et prennent des trajectoires différentes : l’un devient un boxeur professionnel, l’autre monte les échelons de la mafia japonaise.

Ce qui fait le caractère singulier de la filmographie de Takeshi Kitano, c’est bien l’intégration perpétuelle de son vécu au sein de ses scénarios. Dans Kids Return, et dans bien d’autres films, le réalisateur nippon insère une partie de son autobiographie. En interview, le réalisateur parle volontiers de son enfance et de ses mauvaises fréquentations dans son quartier. Combattant à ses heures perdues, Kitano se revendique boxeur dans sa jeunesse. D’après lui, sans l’éducation stricte de sa mère, Beat Takeshi aurait pu finir yakuza, comme le personnage de Masura.

Ce long métrage est donc une ode à la fin de l’adolescence. Et la question la plus épineuse qui soit : que faire de sa vie après le lycée ? Dans ce long-métrage, Kitano déploie un large panel de personnages pour tenter d’élucider l’énigme pour tous les adolescents. A noter, aucune fille n’est mise en avant dans ce long-métrage. On aurait pu imaginer que l’histoire d’une lycéenne aurait fait une bonne odyssée au sein de tous ces récits initiatiques. Seulement, les personnages féminins brillent par leur absence.

Pour nos deux héros principaux, ils rêvent d’une carrière professionnelle dans la boxe. Alors que les deux s’épanouissent dans ce sport, les lycéens peuvent prétendre pour la première fois à un avenir radieux. Cependant, Masura est un « raté », qui réfléchit plus par ses muscles que par son cerveau. Quant à Shinji, ce dernier est doué pour cette discipline mais possède le défaut d’être influençable, surtout par les personnes les plus néfastes pour lui. Pour les futurs boxeurs, à l’instar de Jack LaMotta dans Ragging Bull, ils décident, chacun de leur côté, de prendre une voie désastreuse. Leurs espoirs s’envolent et ces derniers finissent par retourner à leur morne quotidien. Pour simplifier, ce sont des « crétins » – selon les propos de leur enseignant – qui ne vont arriver à rien à dans la vie.

En parallèle, un de leurs camarades de classe, un élève brillant, débute sa vie active et voit sa carrière déjà toute tracée. Ce dernier décroche de nombreux emplois mais aucun ne lui convient. Ne trouvant pas non plus l’amour, le jeune homme sombre lentement dans la dépression. Même si le récit s’attarde moins sur ce lycéen, son destin reste tragique. En courant après l’argent et un travail, sa défaite est plus que cinglante. Enfin, sur une note plus positive, deux autres élèves se lancent dans la comédie, rendant ici hommage à la carrière humoristique de Kitano. Tout comme Masura et Shinji, les deux se réalisent dans l’humour. Cependant, dans une société qui glorifie l’obéissance et le travail, le tandem comique doit combattre une société traditionnaliste.

Kitano brosse ici une jeunesse sans promesse de futur radieux. Contre cette injustice, le spectateur ne peut qu’éprouver de l’empathie pour ces deux jeunes lycéens. Comme si, une force supérieure avait pipé les dés de la vie. Cette injustice est inéluctable. Aucun parent, professeur ou adulte ne peut empêcher ce désastre. Au fond, seule l’amitié entre les deux garçons offre un peu d’espoir dans ce monde mélancolique.

Ce sixième film peut être caractérisé comme plus classique et moins expérimental que les autres œuvres de Kitano. Cependant, il ne faut pas occulter les qualités du film. Le réalisateur offre un long-métrage puissant par son scénario. De plus, la lumière et les couleurs reprennent le classique « Bleu Kitano », avec ce teint pâle – qui caractérise l’aspect maussade du film. Toujours en coopération avec Joe Hisaishi (musicien pour le Studio Ghibli), Kitano et le compositeur offrent une bande-son à la fois rêveuse et désenchantée. Le thème Kids Return traverse le récit avec finesse et atteint sa splendeur lors de la scène finale.

Comme à son habitude, Takeshi Kitano filme en conjuguant deux types de plans : des plans larges et des plans serrés. Tokyo, notamment la partie industrielle de la ville, est filmée sous de grands angles lorsque nos deux héros s’entrainent pour le prochain match de boxe. Dans cet espace ouvert, la caméra laisse enfin respirer les lycéens qui peuvent pratiquer une activité qui les motive. Pour ce qui est des lieux clos, Kitano opte pour des plans plus étroits. Comme-ci confiné, le cadre écrase Masura et Shinji. Tout ceci est particulièrement parlant lorsque le clan de yakuzas fait irruption dans le bar-restaurant où les deux déjeunent. Nos deux protagonistes sont incommodés face à ces mafieux et le plan fait ressentir cet aspect oppressant.

Enfin, fidèle à son style, le réalisateur laisse s’écouler de longues séquences pour couper de manière sèche vers une autre scène. Cela se ressent spécifiquement lors des scènes de combats où les adversaires sont dans une longue attente dans les vestiaires, pour directement être transportés sur le ring à la fin du match, lorsque le public acclame le gagnant. C’est une façon singulière de percevoir la boxe pour Takeshi Kitano. Pour lui, les boxeurs ne vivent que deux moments forts : l’attente et le gong final.

Beat Takeshi n’a jamais caché son mépris pour le système scolaire japonais qui ne prône que les taux de réussite au gré des individus. Cette œuvre s’adresse aux gens ordinaires, à ceux qui n’ont pas encore trouvé leur voie. A la fois poétique et brutal, le cœur du film parle aux personnes qui cherchent à s’épanouir et à s’exprimer. Peut-être comme réaction à toutes ces métaphores, Kids Return est le premier film rentable économiquement pour Takeshi Kitano. C’est grâce à ce succès que le réalisateur nippon a pu réaliser jusqu’à aujourd’hui encore.

En guise de recommandations, vous pouvez découvrir la trilogie dorée de Takeshi Kitano : Kids Return, Hana-Bi, L’été Kikujiro, qui sont trois films réalisés entre 1996 et 1999 par le réalisateur japonais. Unanimement acclamées, ces trois œuvres vont vous faire découvrir le lyrisme et le côté irrévérencieux du réalisateur.  

Alexandre

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